Entretien avec Letizia Galloni

Qu’est-ce qui, enfant, vous a mis sur la voie de la danse ? 

J'ai découvert la danse à la télévision, avec une captation du Lac des cygnes. J'ai tout de suite demandé à ma mère où je pouvais faire ce « sport ». J'avais cinq ans et j'étais très impatiente, mais les inscriptions à l'école près de chez nous n'ouvraient qu'à partir de six ans. J'étais évidemment très déçue. Mais l'envie ne m'a pas quittée et j'ai pu commencer l'année qui a suivi. J'ai tout de suite accroché, je dansais tout le temps à la maison. 

Plus tard est venue une petite période de creux... Ma sœur pratiquait l'escrime et j'ai eu envie de la suivre, de découvrir autre chose. Je n'y ai pas trouvé ce que je recherchais, et ma professeure de danse, s'inquiétant de ne plus me revoir en cours, a proposé à mes parents de me faire passer dans la classe du niveau supérieur. Je crois qu'elle avait compris qu'une forme d'ennui s'installait et que mes qualités me permettraient de relever d'autres défis. Alors, à sept-huit ans, j'ai commencé à m'entraîner avec les plus grandes !

C'est elle qui, plus tard, a conseillé à mes parents de me faire passer le concours de l'École de Danse de l'Opéra. Quand on m'a dit : « C'est une école où tu pourras danser toute la journée », j'ai dit oui sans hésiter ! À ce moment-là, je ne réalisais pas ce que cela signifiait, n'ayant pas baigné dans un milieu familier de l'Opéra. C'est vers l'âge de treize ans que j'ai pris conscience que c'était du sérieux. Aussi parce que l'enseignement était d'une grande rigueur, qu'il s'était restructuré sous Claude Bessy. C’était une personnalité forte qui a permis à l'École de prendre la forme qu'elle a aujourd'hui.

Au sein du Ballet, vous avez rapidement été distribuée dans des créations. Qu’avez-vous retiré de cette période ? 

J'ai eu la chance d'explorer très vite du Mats Ek, du William Forsythe, du McGregor. Brigitte Lefèvre m'a encouragée dans cette voie, en parallèle des ballets classiques bien sûr. Ce sont des expériences qui m'ont fait mûrir : sur le plan artistique, parce que j'y ai trouvé un espace de liberté, et sur le plan technique, pour le haut du corps, l'expression des bras. Danser du Pina Bausch m'a aidée à trouver de la légèreté, du naturel dans le mouvement. C'est un terrain sur lequel j'ai pu explorer ma féminité aussi.

J'ai eu la chance de pouvoir interpréter le rôle de l'Élue dans Le Sacre du printemps, un ballet qui m'a fait l'effet d'une claque. C'est ma plus belle expérience en scène, artistiquement et même personnellement. C'est une pièce qui implique de faire sortir tellement de choses de soi, c'est très puissant, on se surprend, on remet beaucoup de choses en question.

Vous avez pris, en 2023, un congé pour danser au Tanztheater Wuppertal. Qu’est-ce que cette expérience a changé dans votre façon d’aborder la danse, dans la perception de votre carrière ? 

C'est une année qui m'a fait énormément de bien ; c'était le bon moment dans ma carrière. J'ai rencontré des gens extraordinaires là-bas, des danseurs différents, venant du monde entier. Ils m'ont accueillie à bras ouverts. J'ai dansé avec eux sept pièces de Pina. Je sens que, depuis, la manière dont je suis en scène et dont j'aborde les rôles a changé. Le changement ne tient pas à un apprentissage particulier, il vient naturellement, parce que les pièces nous font traverser tellement de choses. J'ai gagné en maturité, en assurance aussi. 

Je suis revenue avec du recul. Mais il a fallu me réadapter, bien sûr. La Direction avait changé, la Compagnie aussi, avec beaucoup de nouveaux visages. Je n'ai pas eu l'impression de rentrer à la maison au début. Il a fallu que je retrouve ma place. 

Il n'a jamais été question pour moi de quitter l'Opéra. Aussi parce que je ne pourrais pas choisir entre le contemporain et le classique. Alors, j'ai rechaussé les pointes. C'était un défi après un an, même si, dans Viktor, on m’avait confié le solo sur pointes. 

Vous êtes actuellement à l’affiche de Dreams This Way de Micaela Taylor. Comment vous a-t-elle présenté son projet et comment celui-ci a-t-il évolué au fil des répétitions ? 

Micaela avait une idée très précise de ce qu'elle souhaitait faire ; elle avait déjà tout le matériel chorégraphique en tête. Nous avons appris les phrases au fur et à mesure, des phrases très denses, parce qu'il y a beaucoup de mouvements qui se succèdent en très peu de temps.

Il faut d'abord maîtriser cette rapidité pour se concentrer ensuite sur la qualité du mouvement, qui mêle influences hip-hop et technique classique — parce qu'on réalise quand même quelques brisés volés !

Je trouve intéressant de présenter cette pièce aux côtés du Season's Canon de Crystal Pite. On y retrouve certains éléments, la tension dans les bras, les mouvements saccadés.  

Micaela attendait aussi des scènes d'ensemble très propres, très coordonnées. L'écoute est essentielle pour former un groupe et développer une expression commune. 

Comment transparaît la dimension onirique de cette pièce ? 

Au début de la pièce, tout rappelle une idée de routine : les costumes, tailleur, chemise blanche, cravate, mallette, la musique type ascenseur. Mais l'atmosphère change, les mouvements sont saccadés, comme si le quotidien déraillait, que les personnages perdaient la tête, pris dans une sorte de cauchemar dans lequel ils chercheraient à se rattraper à quelque chose, sans y arriver. Il fallait que le regard soit habité, hanté, qu'il guide le mouvement.

Qu’est-ce qui nourrit votre interprétation au quotidien ? 

Je trouve mes collègues très inspirants. Je reste aussi très curieuse de ce qui se passe à l'extérieur de l'Opéra, en danse contemporaine, en musique.

La musique occupe une place essentielle dans ma vie. J'écoute de tout, tout le temps. Je peux développer des obsessions en fonction de la programmation. Quand je dansais dans Le Parc, j'écoutais tous les morceaux à la maison ; ma fille n'a pas été surprise par la musique quand elle est venue voir le ballet ! C'était la même chose pour La Dame aux camélias. La musique aide énormément à s'imprégner d'un rôle, à affiner l'interprétation dans les petits détails, quand on cherche à placer un regard, une main...

Quels ont été les conseils les plus précieux qu’on ait pu vous donner ? 

C'est important d'avoir confiance en soi. Cela prend du temps, mais c'est essentiel. Et quand on dit que le travail paie, je pense que c'est vrai. On peut avoir du talent, mais cela ne suffit pas.

Quel sens donnez-vous aujourd’hui au fait d’être une danseuse, en particulier à l'Opéra ? 

Je réalise la chance de travailler ici, à l'Opéra, avec les conditions qui sont les nôtres : la médecine, la qualité de l'ensemble des corps de métiers qui nous entourent. Et en tant que danseuse aussi, c'est réconfortant de se dire que l'on peut apporter de la joie, faire oublier aux gens ce qui se passe à l'extérieur. Ce sont des choses que l'on sent à la fin du spectacle, si l'on est parvenu à créer une connexion.

Vous serez à l’affiche du spectacle Paysages intérieurs en 26/27. Qu’attendez-vous de la saison prochaine et des années à venir ? 

J'attends bien sûr Le Sacre du printemps… Mais je vais me laisser guider, entre le contemporain et le classique, dans lequel j'aimerais explorer des rôles plus artistiques, pour vivre et raconter de véritables histoires.

Photographie

Julien Benhamou / OnP

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