
Comment avez-vous découvert le monde de la musique et du chant ?
J’ai montré un intérêt pour la musique et des prédispositions pour le chant dès l’enfance. À sept ans, j’ai commencé à apprendre le piano, mais adolescente, je ne voulais plus passer des journées entières à pratiquer. J’avais envie d’explorer autre chose.
J’ai fini par dire à ma mère que je voulais être comme Christina Aguilera. Elle n’était pas vraiment enthousiaste, mais elle m’a répondu, avec beaucoup d’intelligence, que si l’on pouvait chanter de la musique classique, on pouvait tout chanter. Elle ne pensait pas vraiment que cela me plairait. Je ne connaissais de l’opéra que ses aspects les plus clichés, mais j’ai commencé à prendre des cours de chant, et j’ai finalement découvert que j’aimais profondément cela.
Vous commencez des études vocales à 14 ans au conservatoire d’Erevan, puis à 17 ans, vous donnez déjà vos premiers concerts avec l’orchestre philharmonique d’Arménie. Quels souvenirs gardez-vous de cette collaboration ?
C’était ma première performance avec un orchestre, et cela reste un moment très important de ma vie.
J’y ai interprété l’aria O mio babbino caro de Gianni Schicchi, et mes parents étaient présents.
Cette performance m’a permis de les convaincre que je pouvais m’engager sérieusement dans cette voie, que je pouvais avoir un avenir dans ce milieu. Ils ont toujours aimé la musique, mais comme beaucoup de parents, ils étaient certainement plutôt en faveur d’un parcours plus académique, plus proche du leur – ma mère est ingénieure, et mon père mathématicien. Je crois que ce moment les a vraiment incités à me faire confiance.
Vous avez perfectionné votre voix aux côtés de la soprano Mirella Freni. Quelle empreinte a-t-elle laissée sur votre carrière ?
J’avais vingt ans lorsque j’ai commencé à étudier avec elle. Je n’avais même pas encore quitté le conservatoire : je préparais mon baccalauréat.
Faire partie de sa classe m’a enseigné quelque chose de fondamental : l’écoute. En écoutant les autres chanteurs autour de moi, en assistant aux corrections, j’ai affiné mon oreille, mon appréciation des nuances et de tous les paramètres, jusqu’aux plus petits détails, qui influencent l’interprétation.
Mais son enseignement ne se limitait pas à la technique. Elle parlait beaucoup de la carrière, de la manière de s’orienter, de l’importance de savoir dire non, de ne pas se précipiter. Elle était très généreuse dans le partage de son expérience, et je suis profondément reconnaissante de l’avoir rencontrée à ce moment-là de mon parcours.
Cette année, vous interprétez le rôle de Tatiana dans Eugène Onéguine à l’Opéra National de Paris. Quelle a été votre première rencontre avec l’œuvre de Pouchkine ?
Je viens d’Arménie, un pays post-soviétique. Lorsque je suis née, l’URSS était déjà tombée, mais l’influence culturelle restait très présente.
À l’école, nous apprenions le russe et l’anglais en parallèle. Le russe occupait une place importante dans les médias, à la télévision et dans l’enseignement de l’histoire. Une amie de la famille, journaliste, souhaitait nous offrir à mon frère et moi une formation approfondie en langue et en littérature russes. C’est avec elle que j’ai découvert Eugène Onéguine pour la première fois. Je pense que cette découverte n’aurait peut-être pas été aussi qualitative dans un cadre scolaire classique dans les années 1990. J’en suis très reconnaissante.
Je ne me souviens pas précisément de la première fois où j’ai vu ou entendu l’opéra. Il fait partie de ces œuvres que l’on connaît depuis toujours, tant elles appartiennent à la culture. En revanche, je me souviens très bien de la première fois où je l’ai chanté : c’était à Hambourg, en 2019.
Quelle est votre relation personnelle avec le personnage de Tatiana ? Et en quoi votre interprétation pour l’Opéra diffère-t-elle de vos précédentes incarnations ?
C’est sans doute le rôle que j’ai le plus interprété dans ma carrière. Pour cette production, j’ai relu le poème, étudié de nombreux textes et écouté de nombreuses analyses. Cette œuvre est emblématique de la culture russe, et bien au-delà. Elle suscite un immense intérêt, notamment de la part des spécialistes de Pouchkine. Ils m’ont apporté des outils précieux pour approfondir encore davantage ma compréhension du rôle.
La personne que je suis aujourd’hui est plus mature que celle que j’étais en 2019. Cette évolution m’a offert de nouvelles possibilités d’interprétation, elle a enrichi ma palette de nuances, de couleurs. C’est un peu comme en peinture : on peint à plus large trait au début, puis, avec le temps, on découvre le plaisir du détail, on use de pinceaux plus fins et l’on travaille mieux ses couleurs. C’est toute la beauté d’interpréter un rôle à plusieurs reprises : chaque reprise permet d’explorer l’œuvre sous un angle nouveau et d’en révéler de nouvelles dimensions.
L'œuvre est mise en scène par Ralph Fiennes. Comment s’est déroulée cette collaboration ? Qu’en avez-vous retenu ?
C’est un artiste sensible et à l’écoute, qui reste ouvert à la vision de ceux qui l’entourent. Je ne me souviens pas l’avoir entendu dire : « Tatiana est comme cela, Tatiana doit faire ceci ». Je crois que l’approche sur laquelle nous nous retrouvions tous les deux était plutôt de se demander : « Quelle réaction, quel sentiment entraînerait telle situation ? Que penser en cet instant ? », pour pouvoir approcher au plus près la vérité du sentiment et de l’expérience.
Il a aussi tenu à nous faire répéter les textes sans musique. Cette méthode, que Maria Callas utilisait déjà, permet de mieux comprendre les liens entre le texte et la musique justement, de soigner le phrasé, de préciser et d’approfondir l’intention.
Pour beaucoup, la scène de la lettre est l’une des scènes emblématiques de cet opéra. Comment l’avez-vous appréhendée ?
Être seule sur scène me permet de garder le contrôle : je deviens la narratrice et j’ai la liberté de guider la scène comme je le souhaite, un peu comme une magicienne. La scène de la lettre est si profonde qu’elle peut être explorée indéfiniment et améliorée sans cesse. L’on y passe du doute à l’espoir, du renoncement à l’affirmation de soi et de son désir… J’aime beaucoup ce passage.
Que souhaiteriez-vous que le public retienne de cet opéra ?
Comme le souvenir d’un bon repas ou d’un dessert exquis : une saveur qui reste avec vous, à laquelle vous repensez et que vous aimeriez ressentir de nouveau dans toute son intensité.
C’est difficile à exprimer, car je suis de l’autre côté de la scène. Mais ce que je souhaite avant tout, c’est que le public soit touché par ce qu’il voit — que ce soit la joie, l’excitation, le doute ou la tristesse. Quand on ressent autant d’émotions en si peu de temps, cela peut être vertigineux, mais cela vous élève. Ce sentiment d’être emporté par quelque chose de vrai, d’authentique et de beau, c’est ce que j’aimerais que les spectateurs vivent.
Qu’avez-vous particulièrement apprécié dans cette production et ce moment à l’Opéra de Paris, par rapport à l’année précédente ?
J’ai vraiment apprécié — et c’est rare — que le chef d’orchestre et le metteur en scène soient tous deux excellents, et que l’ensemble de la distribution et de la production – les décors, les costumes – soit à ce niveau.
C’est un véritable luxe de voir tout le monde vibrer ensemble, donner le meilleur de soi-même à chaque représentation. Cela peut sembler normal, mais c’est exceptionnel. Le respect mutuel, l’écoute et la considération pour le travail de chacun ont rendu cette expérience unique.
Pouvez-vous nous parler de votre relation à la musique de Tchaïkovski ?
Parmi mes compositeurs favoris, il y a Rachmaninov et Tchaïkovski. Tchaïkovski possède une sensibilité particulière, il y a une profondeur unique dans ses lignes vocales, elle-même soutenue par une merveilleuse écriture instrumentale.
J’apprécie autant ses opéras que ses symphonies. Même lorsque la voix n’est pas présente, j’admire l’intensité et la complexité de sa musique, qui font vibrer autant l’interprète que l’auditeur.
Y a-t-il un rôle que vous rêvez d’interpréter ?
J’ai longtemps rêvé de jouer Violetta dans La Traviata. J’ai eu l’occasion de le faire à deux reprises, et je le referai bientôt une troisième fois. C’est un de ces rôles que l’on peut revisiter encore et encore.
Il y a d’autres rôles que j’aimerais aborder, mais certains m’intimident par leur impact émotionnel, comme Madame Butterfly ou tout ce qui implique des enfants sur scène. J’espère jouer un jour Jenůfa, malgré la tristesse profonde de l’opéra.
Mais finalement ce que l’on ressent sur scène est souvent très différent de ce que vit le public. La première fois que j’ai interprété Mimì dans La Bohème, je me demandais comment je ferais pour ne pas pleurer. Mais une fois plongée dans le personnage, ce n’est plus pareil, parce que même si le public est ému, les personnages, eux, n’ont pas pitié d’eux-mêmes, ils ne pleurent pas leur propre mort. La perspective est tout à fait différente. L’interprète ne doit pas se regarder comme le regarde le public.
Vous parliez de peinture. Pourrions-nous faire votre « portrait musical » ?
Si vous étiez un instrument de musique, quel serait-il ?
Un violoncelle.
Si vous étiez un tempo ?
Un ad libitum !
Si vous étiez un personnage d’opéra ?
Méphistophélès…
Photographie
Image de couverture et image 1: Ruzan Mantashyan © Anastasia Zuzmann
Image de bannière : Eugène Onéguine © Guergana Damianova