Entretien avec Elza van den Heever

© Jiyang Chen

Pouvez-vous nous parler de la première fois où vous avez ressenti une connexion singulière avec un morceau de musique ? 

Honnêtement, ma réponse va peut-être sembler étrange car elle n'a rien à voir avec l'opéra. Le premier morceau qui m'a vraiment touchée est la bande originale d'une mini-série télévisée appelée Brideshead Revisited [Retour au château], composée par Geoffrey Burgon. Cette musique m'a profondément émue, je la trouve tout simplement magnifique. Je me souviens avoir regardé cette série télévisée avec mes parents quand j’étais enfant, et cette musique est restée gravée dans ma mémoire.

C'était, bien sûr, avant l'époque où l'on avait un accès rapide à la musique comme aujourd'hui. Quand j'ai enfin pu accéder à la musique via iTunes, cette bande originale a été l'une des premières choses que j'ai téléchargées sur mon iPod. J'ai aussi téléchargé la bande originale de The Mission par Ennio Morricone, ce merveilleux film avec Jeremy Irons.

Avez-vous un modèle ou quelqu'un que vous avez admiré pendant votre enfance et qui vous inspire encore aujourd'hui ? 

Je suppose que ma mère a été un modèle pour moi; elle a toujours été une femme active qui travaillait très dur. Elle est artiste indépendante, comme mon père. Mais elle était vraiment mon seul modèle féminin... J'ai trois frères. C’était donc trois garçons et mon père, et de l’autre côté, ma mère et moi.

En ce qui concerne les chanteuses, Maria Callas a été une source d'inspiration. Mon père écoutait de l'opéra le dimanche, et elle était toujours son premier choix. Je me souviens de l'avoir entendue quand j'ai commencé à tomber amoureuse de l'opéra et de m'être dit : "Wow, ce serait incroyable si je pouvais chanter un jour comme elle." Cecilia Bartoli a également eu une influence particulière sur mes années de formation; je l'admirais énormément.

Vous interprétez le rôle de Julia dans La Vestale de Gaspare Spontini à l’Opéra Bastille cette saison. Comment avez-vous abordé ce personnage complexe?

Quand j'interprète Julia, je pense constamment à la technique, je ne peux jamais passer en “pilote automatique”. Dans la majorité de mes rôles, il y a des moments où je peux simplement me laisser porter parce que c'est bien écrit et que cela convient à ma voix. Mais La Vestale est tellement complexe et exigeante techniquement que je ne peux qu’y penser.

Ce qui rend ce personnage si difficile, c'est la tessiture et la manière dont Spontini a écrit ce rôle, presque impossible à chanter. Il a écrit quatre airs pour quatre types de voix différents, chantés par une seule personne.

La première fois que j'ai chanté ce rôle, c'était en 2019. C'était intéressant car cela faisait partie d'une série de trois débuts pour moi : Julia (La Vestale), Marie (Wozzeck d' Alban Berg) et Die Kaiserin (Die Frau ohne Schatten de Richard Strauss). Ces trois opéras sont extrêmement difficiles chacun à leur manière. Je disais constamment à mon professeur que parmi ces rôles, La Vestale était le plus difficile. Si je pouvais maîtriser cela techniquement, Marie dans Wozzeck et Die Kaiserin seraient bien plus faciles en comparaison.

Ainsi, ma principale préoccupation était : comment exécuter ce rôle techniquement ? L'émotion viendra naturellement, surtout grâce à la mise en scène de Lydia. La sévérité et la brutalité imposées à Julia par la Grande Vestale sont si vicieuses et horribles que je n'ai pas besoin de me concentrer sur l'aspect émotionnel.

Comment la partition de La Vestale, située au carrefour du classicisme et du romantisme, met-elle en valeur vos diverses expériences vocales ? Étant donné la diversité de votre répertoire, comment exploitez-vous cette richesse pour interpréter et donner de la profondeur au personnage de Julia ?

J'ai interprété de nombreuses œuvres de Mozart, Verdi, Donizetti et Bellini, ce qui a été extrêmement formateur. Avant de chanter le rôle de Julia, j'avais déjà chanté Norma à cinq reprises. J'ai donc bénéficié de toutes les influences nécessaires pour comprendre comment ce rôle doit être exécuté, car il s'agit véritablement de bel canto avec une touche de classique.

C'est comme un mélange de ces deux époques, entre lesquelles je dois trouver un équilibre dans ma voix. Je tiens à souligner que c'est la tâche la plus exigeante techniquement que j'aie jamais entreprise. J'ai confié cela au chef d'orchestre récemment : c'est cinq fois plus difficile que Norma.

Le premier aria est particulièrement aigu, avec une tessiture très élevée. L'aria du deuxième acte, une pièce de dix minutes qui est un véritable tour de force, se situe à la fois dans la tessiture de mezzo-soprano et dans celle de soprano dramatique colorature. C'est tout simplement fou. Ensuite, les deux derniers arias sont dans les graves.

Mais réellement, la préparation pour ce rôle représente des années et des années de chant : beaucoup de Mozart, beaucoup de Verdi, et aussi Haendel. Il m'a fallu canaliser la puissance de ces rôles, appliquer les techniques apprises, et laisser ces expériences guider la façon dont je chante ce rôle.

Comment décririez-vous la collaboration avec Lydia Steier, avec qui vous aviez déjà travaillé sur Salomé à l'Opéra Bastille en 2022, et comment son style artistique influence-t-il la mise en scène de La Vestale ?

Lydia Steier aime rendre hommage au caractère dramatique d'une œuvre et ne raconte jamais une histoire de manière linéaire. Travailler avec elle est extrêmement enrichissant car sa vision de la mise en scène est fascinante.

Vous savez, elle est une pianiste extraordinaire. Lorsqu'on l'entend jouer du piano, on se dit : "Wow, cette femme n'est pas seulement une metteuse en scène, c'est une véritable musicienne", ce qui fait une grande différence. Elle aime le drame et met l'accent sur la narration, influencée par sa propre sensibilité musicale.

Elle est très attentive aux besoins des chanteurs et ne vous demandera jamais, par exemple, de faire un poirier tout en chantant un contre-ut, mais elle pourrait le demander si vous ne faites rien d’autre. J'apprécie également qu'elle prenne des risques. Elle ne choisit jamais la facilité et attend de nous la même audace. Travailler avec une metteuse en scène comme elle, qui a du cran et une vision audacieuse et radicale, est vraiment inspirant.

Oh, et je voulais ajouter une dernière chose : j'ai coupé mes cheveux pour cette production à cause de Lydia. Cela montre à quel point je la respecte et l'apprécie !

La Vestale n’a pas été jouée à l’Opéra de Paris depuis près de 150 ans. Quel effet cela fait-il de participer à une telle résurrection historique et de faire partie d’un événement aussi attendu ?

Je trouve cela assez intimidant. J'ai l'impression de porter un poids considérable sur mes épaules en ce moment. Tout d'abord, parce que je chante rarement en français et encore moins en France. De plus, comme je l'ai déjà mentionné, l'opéra et le rôle sont extrêmement difficiles.

C'est également, je dirais, un rôle assez ingrat : vous vous démenez toute la soirée, et à la fin de l'opéra, c'est tellement anticlimatique. Vous avez l'impression d'avoir gravi l'Everest, mais sans vraiment en recevoir la reconnaissance. Ce n'est pas comme lorsque vous chantez Norma (Vincenzo Bellini) ou Maria Stuarda (Gaetano Donizetti), où si votre performance est réussie, vous partez avec les honneurs. Peut-être que ce n'est que ma perception actuelle, peut-être que le public me dira quelque chose de différent, mais c'est intimidant de penser que je vais chanter ce rôle dans cette maison emblématique, surtout quand il est si rarement joué.

La seule référence que les gens ont lorsqu'ils pensent à La Vestale, c'est souvent en italien, avec cet enregistrement merveilleux de Callas, qui est légendaire. Et la seule chose que les gens connaissent de cet opéra, c'est ce grand aria. Donc, inconsciemment, vous pensez que vous allez être comparée à Maria Callas. Or, je ne suis pas Maria Callas et je ne peux pas chanter comme elle. Je peux seulement chanter à ma manière. Est-ce suffisant ? Je ne sais pas. Est-ce que mon français est suffisamment bon ? J'espère, je travaille très dur.

Cependant, c'est aussi un privilège absolu de chanter ce rôle sur cette scène alors qu'il n'a pas été joué depuis très longtemps. Je suis donc extrêmement reconnaissante pour cette opportunité, même si je ressens beaucoup de pression.

En tant que nouvelle citoyenne française, comment votre double héritage sud-africain et français enrichit-il votre perspective artistique ?

Je suis devenue française en épousant une personne française, et je vis en France, bien que je sois rarement chez moi, étant sur la route neuf à dix mois par an. Cependant, je suis extrêmement heureuse de vivre en France. Ma vie culturelle a été enrichie de la manière la plus profonde. Le mode de vie français, la joie de vivre, sont des concepts que l'on ne peut véritablement comprendre qu'en les expérimentant, en vivant ici, en étant exposé à cette culture.

Lorsque je réfléchis à cela, avec toute ma naïveté, je perçois une véritable appréciation de la beauté, de la culture, et le fait de vivre pleinement, les yeux ouverts, pour savourer ce qui nous entoure. C'est aussi l'idée d'embellir son quotidien, de vivre dans un cadre magnifique. C'est ce que le mode de vie français m'a apporté et c’est ce qui a enrichi ma vie culturelle.

Vous collaborez avec le chef d'orchestre Bertrand de Billy pour cette production. Comment sa direction influence-t-elle votre interprétation de Julia et en quoi son approche musicale enrichit-elle l’œuvre de Spontini ?

Si vous avez l'occasion de discuter avec Bertrand de Billy, vous découvrirez son amour passionné pour Spontini, un enthousiasme qui devient contagieux dès qu'il évoque le compositeur. Lors des premières répétitions, il a dit que Spontini était un peu le Michael Jackson de son temps, c'est dire !

Son attachement à Spontini transparaît également dans sa défense intransigeante de la partition. Vous savez, l'opéra comprend ces deux longs ballets qui semblent interrompre l'action. Malgré les discussions sur la possibilité de les couper ou de les répartir différemment dans l'œuvre, Bertrand a tenu à ce que cette musique demeure intacte. Pour lui, il est essentiel de préserver l'intégrité de l'œuvre de Spontini, en tant que grand opéra français où le ballet joue un rôle fondamental dans la tradition. Il a donc refusé de sacrifier des passages musicaux pour le simple plaisir de le faire, ou pour simplifier l'action ou accélérer le rythme du drame.

C'est merveilleux de collaborer avec quelqu’un qui aime autant la musique. D’ailleurs j’ai beaucoup travaillé avec lui, en fait. J'ai fait mon premier Lohengrin et ma première Agathe (Der Freischütz, Carl Maria von Weber) avec Bertrand de Billy. Je l'admire beaucoup et j'ai un profond attachement pour lui.

Et pour finir, un petit portrait chinois musical ! 

Si vous étiez un morceau de musique, lequel serait-il ? 

Je serais une comédie musicale de Broadway... comme Hamilton !

Un tempo ? 

Je ne sais pas, parce que parfois je suis très, très accelerando dans ce que je fais. Parfois, je suis vraiment, vraiment... Peut-être…Peut-être un adagio sostenuto. (rires)

Un personnage d’opéra ? 

Je voudrais être Calaf (Turandot, Puccini) simplement parce que je voudrais chanter "Nessun Dorma". J’espère être un ténor dans ma prochaine vie. (rires)

Un instrument de musique ?

Je serais un hautbois !

Photographie : © Jiyang Chen

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