
Pouvez-vous nous parler de la première fois où vous avez ressenti une connexion singulière avec un morceau de musique ?
TW: J’ai deux souvenirs qui me viennent à l’esprit : le premier est directement lié à la musique classique et le second à la musique avec laquelle j’ai grandi dans mon enfance. Je vais vous parler des deux ! J’ai grandi entourée par la musique et plus particulièrement la musique religieuse : ma mère était directrice de l’église, pianiste et organiste. En deuxième année d’école primaire, elle m’a emmené voir Pirates of Penzance, une opérette de Gilbert et Sullivan; et j’ai eu la chance d’accéder aux coulisses pour rencontrer le casting. Je me souviens m’être approchée du rôle principal et lui avoir dit “j’adore ton costume”. C’était une magnifique robe rose et j’ai rêvé de porter la même. C’est à ce moment que je me suis dit pour la première fois : “c’est un milieu pas comme les autres et j’adorerais faire quelque chose comme ça plus tard”. En quatrième, j’ai commencé à faire de la comédie musicale, et j’ai continué à grandir en regardant des productions de Judy Garland, Fred Astaire, Gene Kelly ou même Disney Channel : je rêvais de devenir la princesse Aurore dont la voix est une des plus belles de Disney à mes yeux. Au lycée, j’ai pris des cours de chant et mon professeur m’a donné le morceau Music for a While de Purcell : c'était mon premier morceau en tant que chanteuse et j’ai adoré ça.
Vos sources d’inspiration sont très variées ! Nous espérons que vous avez pu porter la robe rose à votre tour.
TW : Oui tout à fait ! C’est une anecdote très rapide mais tellement jolie. Lors de mon récital de master, j’ai eu l’occasion de porter une ravissante robe rose-pourpre. Alors que je me rendais au récital avec ma famille, nous sommes montés dans l’ascenseur; une petite fille est entrée et m’a dit à quelle point elle me trouvait belle. C’était un moment de pur bonheur, comme un cercle vertueux. Peut-être que la petite fille deviendra chanteuse à son tour !
Avez-vous un modèle ou quelqu'un que vous avez admiré pendant votre enfance et qui vous inspire encore aujourd'hui ?
TW : Mes tout premiers enregistrements d'opéra ont été ceux de Kathleen Battle, que j'ai reçus en cadeau de Noël de la part d'un directeur musical. Ont suivi ceux de Renée Fleming ainsi que ceux de Cecilia Bartoli, qui étaient vraiment extraordinaires. Cecilia Bartoli, par exemple, avait cette qualité unique de pouvoir rendre intelligible ce qu'elle chantait sans que l’on ait besoin de comprendre les paroles ; ses interprétations étaient toujours empreintes d’un caractère puissant et captivant. Renée Fleming, quant à elle, incarnait la principale figure de soprano au début des années 90 aux États-Unis, c’est une personne que j'admirais beaucoup. Lors d’un voyage en France pour voir ma famille, mes cousins nous ont fait la surprise de nous emmener à l'opéra, où elle interprétait le rôle de Manon aux côtés de Marcello Alvarez. Nous étions assis au troisième rang, au centre, et avons eu l’opportunité de la rencontrer dans les coulisses. J'étais si nerveuse que j’ai eu du mal à articuler un mot ! Je me souviens que Renée mentionnait la paperasse dont elle devait s’occuper pour un appartement le lendemain… C'était une expérience surréaliste; chaque rencontre avec elle depuis lors m'a laissée complètement ébahie. Joyce DiDonato a également eu une influence majeure lorsque j'ai commencé à chanter professionnellement. Elle a généreusement répondu à toutes mes questions de jeune cantatrice, m’offrant des conseils inestimables sur la navigation dans le monde de l'opéra. Ces femmes remarquables ont été mes premières inspirations dans le domaine de l'opéra.
Vous êtes venue chanter Turandot à l’Opéra de Paris en fin d’année dernière et vous êtes de retour, quelques mois plus tard, pour Beatrice. Que ressentez-vous à l'idée de vous produire dans cette salle pour la seconde fois ?
TW : J’ai eu la chance d'assister à un opéra ici avant de m’y produire. Habituellement, lorsque je me produis dans des maisons européennes, je n'ai jamais exploré la scène ou la salle. L'année dernière, j'ai été frappée par sa taille et par l’ampleur des coulisses. Lorsque je suis arrivé pour Turandot et que j'ai contemplé le théâtre, la personne qui m'accompagnait, en charge de nos artistes, était également stupéfaite de sa grandeur. Je me suis pourtant sentie très à l'aise pour jouer ici : cela me rappelait les salles immenses auxquelles je suis habituée aux États-Unis. De plus, après avoir chanté dans un décor minimaliste, avec seulement un tapis au sol, tout le reste semble plus simple. Je me sens sereine ici.
Par le passé, vous avez interprété de nombreux rôles de femmes courageuses, fortes et puissantes, comme la princesse Turandot. C'est la première fois que vous jouez Béatrice [di Tenda]. Qu'est-ce qui vous plaît le plus chez ce personnage ?
TW : Ce qui rend ce personnage aussi intéressant, c'est qu’il est ancré dans une histoire réelle. Cela enrichit les recherches sur son vécu. Issue d'une famille noble et fortunée, elle a été mariée deux fois, mais aucun de ses maris n'a été digne d'admiration. Son portrait dans l'opéra diffère de ma perception initiale; notre metteur en scène vise une interprétation brute et authentique. Dans notre mise en scène, elle est présentée comme une femme prise dans une période tumultueuse, tentant de résister à l'oppression tout en étant mariée à un tyran nécessaire à la révolution. Elle doit faire face à de fausses accusations d'adultère, un scénario qui n'est que trop familier dans l'histoire. Cette production plonge dans les aspects les plus sombres de l'humanité, remettant en question la notion d'opéra musical traditionnel. Malgré la sinistrose du récit, le portrait de Béatrice présente des aspects intrigants : plus âgée que son mari, politiquement avisée et historiquement significative. Par ailleurs, la compréhension du contexte historique et de la vision artistique de Bellini enrichit notre interprétation de l'opéra. Malgré les critiques sur sa composition et sa création précipitée, l'opéra a servi de déclaration poignante contre les pouvoirs dominants qui régnaient en Italie à cette époque. Nos premières semaines de répétition ont été minutieuses : chaque phrase musicale a été étudiée dans ses moindres détails, un luxe rarement accordé dans l'opéra moderne. Si l'action sur scène peut sembler sobre, la profondeur des relations entre nos personnages et l'apogée qui se profile promettent une représentation captivante et intense.
C'est la première fois que vous travailliez avec Peter Sellers : comment décririez-vous son ADN artistique et qu'est-ce que le travail avec lui vous a apporté ?
TW : Très tôt, j’ai réalisé qu'une grande partie du travail sur les personnages que j'avais préparé allait à l'encontre de ses attentes. Toutefois, au fil des répétitions, il a progressivement réintégré certains de ces aspects. Il est devenu évident qu'il attachait de l’importance à comprendre le fonctionnement interne de chaque personnage et l'énergie unique que nous apportions aux rôles. Peter Sellars a abordé le processus d'un point de vue psychologique, nous considérant non seulement comme les exécutants de sa vision, mais aussi comme des individus dotés de leurs propres interprétations et contributions. Il a un jour fait remarquer qu'il avait compris la direction que prendrait la production après nous avoir observés pendant plusieurs semaines, ce qui représentait un changement par rapport à ses attentes initiales. Cette flexibilité s’est avérée essentielle, surtout dans le cadre d’un nouvel opéra où des imprévus surgissent, comme les limites imposées par les décors et l'éclairage. Malgré ces contraintes, Sellars est resté ouvert à l'idée de retravailler certains aspects de la production en fonction des performances et des interventions des artistes. Il s'agissait d'un effort collaboratif, qui nous a permis d'explorer les motivations et les émotions profondes de nos personnages. Plutôt que de nous dicter des actions, il nous a encouragés à considérer les nuances psychologiques sous-tendant chaque interaction et chaque décision sur scène. Par essence, le processus de répétition a été un voyage de découverte, une exploration collective visant à créer une production qui résonne avec toutes les personnes impliquées.
Diriez-vous que ces répétitions ont été le point de rencontre de vos différentes visions artistiques ?
TW : On peut comparer cela au moulage de l'argile, bien que ce soit une analogie grossière. On commence avec la matière brute, en imaginant la forme finale, mais la véritable transformation se produit lors de la cuisson. De même, lors de nos répétitions, nous sculptons et façonnons l'opéra au fur et à mesure, mais la véritable essence émerge grâce à la collaboration et à l'exploration. Plutôt qu'un simple compromis, nous découvrons ensemble, tels des archéologues fouillant un site, rassemblant des fragments pour en révéler le sens profond. Ensemble, nous pénétrons dans les profondeurs de l'œuvre, pour en démêler ses complexités et élaborer son interprétation.
Votre approche de l'œuvre mêle à la fois compréhension intellectuelle et connexion émotionnelle. Vos recherches sur l'histoire de l'œuvre ont-elles contribué à la richesse de votre interprétation ?
TW : Permettez-moi de vous montrer brièvement ma partition. Lorsque je commence à chanter, elle est relativement vide, mais à mesure que je m’immerge dans l'œuvre, elle se transforme en un enchevêtrement chaotique d'annotations. Elle peut sembler surchargée, mais chaque note et chaque gribouillage représentent une pensée ou une émotion que j'associe à la musique. Certaines évoquent le point de vue d'un tyran qui n'a pas su protéger son peuple, tandis que d'autres reflètent des sentiments de culpabilité ou de regret. Tout au long des répétitions, j'ai méticuleusement analysé chaque phrase, prenant note de mes impressions, avant de les revisiter à mesure que je travaillais avec Peter et que j'intégrais ses idées. C'est un processus continu d'affinage et d'évolution de ma compréhension du rôle, même si les plans initiaux se déroulent rarement comme prévu.
Le compositeur Bellini a souvent écrit des airs de bel canto complexes et expressifs. Quelle est votre aria préférée dans cette œuvre ?
TW : Chaque aria occupe une place particulière dans mon cœur pour différentes raisons. La dernière, "Nulla diss'io", se distingue par son impact et la mesure dans laquelle nous avons repoussé ses limites. Dans cette interprétation, le refrain a été omis, me laissant seule sur scène entourée des membres du KGB, les antagonistes prêts à mettre fin à la vie de ce personnage. Cela transforme le final triomphant typique d'un opéra en quelque chose de brut et d'inquiétant, évoquant un sentiment de malaise durable. Le premier air représente un défi, car il exige de plonger d'emblée dans les profondeurs émotionnelles du personnage. L'un de mes moments préférés est sans doute le duo avec Pene [Pati], le ténor. Il est précédé d'un air poignant dans lequel Béatrice chante l'amour qu'elle porte à son mari décédé, explorant les thèmes de la mémoire et de la perte avec une sincérité intime. La musique de ce segment résonne profondément en moi et c'est un plaisir de l'interpréter. L'aria à laquelle je fais référence est "Il mio dolore è l'ira", un morceau pivot du premier acte de l'opéra.
Avec quelle émotion pensez-vous que le public rentrera chez lui après avoir vu le spectacle, quelle serait-elle ? Qu'espérez-vous qu'il retienne de cette production ?
TW : Certains détails seront peut-être omis, mais je vous assure que cette production restera gravée dans les mémoires. Notre objectif, en particulier sous la direction de Peter, est de mettre en lumière la noirceur de l'humanité, en montrant les atrocités que les hommes se sont infligées tout au long de l'Histoire. Malgré nos progrès supposés, nous continuons à répéter les mêmes erreurs, sans tirer de leçons du passé. C'est pourquoi l'art, sous toutes ses formes, revêt une telle importance : il s'adresse aux tréfonds de nos âmes, transcendant les simples arguments verbaux. Il nous rappelle que la tyrannie, quelle que soit sa forme, est intrinsèquement mauvaise et vouée à l'échec. Si les tyrans persistent encore aujourd’hui, il y a toujours une lueur d'espoir lorsque des individus se lèvent pour défendre ce qui est juste, comme le fait Béatrice dans notre production. Elle incarne la résilience de l'esprit humain, la poursuite inébranlable de la liberté et de la justice dans l'adversité. Notre monde est en proie à la peur, aux difficultés et aux conflits, mais c'est le courage de quelques-uns qui est à l'origine du changement et du progrès. À notre époque, nous disposons d’une connaissance et d’un potentiel de changement sans précédent, mais cela nécessite une action et une détermination collectives. Je pense que cette adaptation provoquera une profonde introspection, incitant le public à méditer sur ces thèmes longtemps après avoir quitté le théâtre. Je ne vous en dirai pas plus, mais je peux vous promettre que vous serez émus par le spectacle.
Enfin, nous avons remarqué que vous avez participé à plusieurs masterclasses ces dernières années. Pouvez-vous nous dire ce que l'expérience de l'enseignement a apporté à votre propre parcours artistique ?
TW : L'enseignement est une passion ; c'est ce que j’ai toujours envisagé de faire. Il n'y a rien de tel que d'assister à la croissance d'un élève, qu'il s'agisse de son premier récital ou de sa première performance. Être là, comme un parent fier, me remplit de joie qui fait rayonner mon cœur. J'éprouve presque des difficultés lors des masterclasses, car je veux transmettre autant de connaissances que possible, mais je crains de surcharger mes élèves. Lorsque je repense à ma professeure de chant, qui est malheureusement décédée cet été, je retrouve en elle mon approche pédagogique. Elle mettait toujours l'accent sur l'aide au chanteur plutôt que la simple correction. Je suis convaincue qu'il est essentiel de former les chanteurs non seulement à chanter correctement, mais aussi à se sentir libres dans leur expression, en reconnaissant que chacun apprend différemment. Dans les masterclasses, je m'efforce de comprendre les besoins uniques de chaque interprète, de savoir s'il réagit mieux aux stimuli sensoriels ou aux indices mentaux, un peu à la manière d’un médecin diagnostiquant les symptômes et prescrivant des traitements sur mesure. Bien que ma carrière de chanteuse me réserve encore de nombreuses années, j'attends avec impatience le jour où je pourrai revenir à l'enseignement, transmettant ainsi les connaissances inestimables que m'ont léguées mes mentors. C'est un voyage gratifiant que d'être témoin de l'évolution d'une personne.
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