
Pouvez-vous nous parler de vos premières années et de votre découverte de la danse comme passion ? Y a-t-il des compositeurs ou genres musicaux qui ont eu une importance particulière pour vous en tant que danseuse et artiste ?
J'ai commencé la danse à l'âge de 4 ans. Mes premiers souvenirs sont un peu flous, mais je me souviens surtout de ma cousine que j’aimais beaucoup et qui était dans le même cours, et des bonbons kréma que nous recevions si nous étions sages. C’était très motivant !
Mes vrais premiers souvenirs de danse, comme expression de soi, me ramènent à mon salon, où je dansais sur les CD de ma mère. Les Danses hongroises de Brahms et les Nocturnes de Chopin étaient mes préférés. À posteriori, je me dis que ce moyen d'expression m'a parlé assez tôt bien que j'ai décidé d'en faire mon métier bien plus tard, à l'âge de 11 ans (rires), après un concours de danse. Monique Servaes, mon professeur à l'époque, m'avait repérée et m'avait encouragée à participer à des concours. Lors de mon premier, j'ai gagné la médaille d'or, et José Martinez, mon danseur préféré, faisait partie du jury. Cela a été un moment déterminant pour moi.
Ensuite, mes parents, qui m'ont beaucoup soutenue dès mon jeune âge, m'emmenaient souvent à l'Opéra. J'ai grandi en région parisienne où cela faisait déjà partie de leur univers culturel. Je me souviens avoir vu La Belle au bois dormant à 6 ans, que j'avais trouvé un peu long… Mais ce qui m'avait vraiment enchantée, c'était de voir les Démonstrations de l'École de Danse ; je pouvais me projeter plus facilement en voyant des enfants de mon âge.
Plus tard, j'ai été marquée par des spectacles comme Giselle avec Laurent Hilaire et Sylvie Guillem. Je me souviens également du bouleversement artistique qu’a représenté, pour moi, Le Sacre du printemps de Pina Bausch. Bien que ce soit très différent de la danse classique que je pratiquais, ce spectacle m'a profondément saisie, notamment grâce à la musique de Stravinsky, qui m’a obsédée.
Vous avez commencé votre formation en danse contemporaine au Conservatoire de Paris à l’âge de 13 ans. Comment cette formation a-t-elle influencé votre carrière et votre style en tant que danseuse classique ?
Assez tôt dans ma carrière, j'ai eu des opportunités dans le contemporain. Notamment, après une audition avec Anne Teresa De Keersmaeker, j'ai été choisie pour danser dans Rain. C’était ma troisième année de ballet, et je n'avais pas encore été promue. Pour moi, c'était une mise en avant inédite dans un style complètement nouveau.
Rain inclut des éléments acrobatiques que j'aime beaucoup. Il y avait une liberté d'expression qu'on ne trouve pas toujours dans la danse classique, même si un souffle de liberté dans la danse classique, c'est important. Dans ce contexte-ci, on était pieds nus, cheveux lâchés, en train de faire des roulades.
Le mode de travail était aussi différent. Nous évoluions en petits groupes, ce qui nécessitait une cohésion particulière, tout en laissant une place plus grande aux individualités. Cela contrastait avec mon expérience dans le Corps de Ballet où je devais plutôt me faire discrète ; ce qui était pour moi un petit peu éloigné du projet de départ puisque j'avais quand même envie d'être sur scène, d’être vue et de m'exprimer pleinement.
En 2016, vous avez été nommée Étoile après avoir remplacé une danseuse blessée dans Le lac des cygnes. Comment avez-vous vécu ce moment et cette évolution soudaine ?
Ce remplacement avait été prévu quelques semaines à l'avance, donc ce n’était pas un saut de dernière minute dans Le Lac des cygnes. Mon évolution a été assez irrégulière : j'ai été quadrille pendant cinq ans, puis à partir de 2014, j'ai fais beaucoup de premiers rôles.
Ma première grande expérience dans un rôle principal a été dans Casse-Noisette, alors que j'étais coryphée, avec Germain Louvet. C'était aussi son premier rôle principal. Au début, je me suis demandé si c'était vraiment ce que je voulais faire, parce que c'est un rôle stressant. Mais pendant l'adage du deuxième acte, bien que techniquement très difficile, j'ai réalisé que c'était exactement ce que je souhaitais : être sur scène et vivre ces moments intenses.
Le Lac des cygnes reste aussi un souvenir merveilleux, mais lors de ma nomination, je n’arrivais pas à me rendre compte de ce qui se passait. J’essayais de donner du sens aux mots que j’entendais et de m'assurer de ne pas me tromper sur ce qui m’arrivait. Il y avait une part d'incrédulité, et même si c’était un rêve devenu réalité, je ne savais pas comment le savourer pleinement. Il m'a fallu environ six mois pour vraiment comprendre ce qui s'était passé. Pendant cette période, je faisais souvent des rêves où je devais encore passer un concours pour être sûre d’être nommée ou des rêves où l’on s’était trompé en me nommant. Mon inconscient a mis du temps à accepter cette nouvelle réalité.
Votre carrière a été marquée par des collaborations avec des figures éminentes telles que William Forsythe et Crystal Pite, notamment dans la création de rôles pour des œuvres telles que Blake Works I et Body and Soul. Comment ces collaborations ont-elles influencé votre développement artistique et votre style de danse, en particulier dans l'interprétation de vos rôles déjà établis ?
Les collaborations avec William Forsythe et Crystal Pite ont eu un impact énorme sur moi, car il s'agissait de créations sur mesure et non une reprise de rôles déjà établis. Travailler avec des chorégraphes que j'admire tant sur le plan artistique que sur le plan humain et découvrir leurs personnalités brillantes a été une expérience incroyable. Forsythe et Pite sont tous deux d'excellents pédagogues, capables de nous guider précisément dans leurs mouvements.
William Forsythe sait tirer le meilleur de chacun, c’est impressionnant. Il pousse les danseurs à se mettre en danger, à prendre des risques, ce qui est essentiel pour surmonter la peur de l'échec. Sa sincérité dans cette approche nous pousse à aller au-delà de nos limites.
Crystal Pite, quant à elle, excelle dans la gestion de grands groupes. Elle parvient à fédérer l'ensemble des danseurs et à nous faire prendre à cœur les mouvements de groupe, même lorsqu'ils sont répétitifs et exigeants. Son aptitude à motiver tout le monde et son incroyable maîtrise de la danse en font un modèle inspirant. Ces expériences m'ont appris à me dépasser constamment, à ne pas avoir peur, y compris de la chute.
En plus de ces collaborations contemporaines, j'ai eu la chance de travailler avec des maîtres du ballet classique comme John Neumeier. Chaque rencontre avec ces artistes est un moment unique et suspendu, une véritable chance !
Vous avez déjà interprété "L'Élue" dans Le Sacre du printemps de Pina Bausch en 2017. Maintenant, vous travaillez sur la production de Barbe Bleue, décrite par les médias comme un véritable "séisme émotionnel". Pouvez-vous nous en dire plus sur votre préparation pour ce ballet et sur votre relation avec la chorégraphie de Pina Bausch ?
Je n'ai jamais eu l'occasion de travailler directement avec Pina Bausch, car elle est décédée peu après mon arrivée à l'Opéra en 2008. Cependant, interpréter ses œuvres a toujours été une expérience unique, notamment en raison de son approche artistique singulière, avec cette notion de Tanztheater qui est un art à part. J'ai été profondément touchée dès ma première rencontre avec Orphée et Eurydice, où j'ai dansé aux côtés de chanteurs lyriques, une expérience que j'aimerais vivre plus souvent.
Le Sacre du printemps, quant à lui, a représenté un autre choc artistique pour moi, car il résonnait particulièrement avec ma passion pour la musique. Quand je l’ai vu pour la première fois, je me suis vraiment dit : “je vois ce que j'entends” ; cette explosion des sens qui dépasse l’écoute seule, voir en même temps que l’on écoute. J'ai aussi eu l'opportunité d'interpréter le rôle de l'Élue, qui m'a préparé d'une certaine manière pour Barbe Bleue, notamment parce que les deux ballets comprennent un sacrifice final et un moment d'agonie. Dans Le Sacre, cette séquence dure environ neuf minutes, tandis que dans Barbe Bleue, elle s'étend un peu plus longtemps.
Pour Barbe Bleue, j'ai abordé le rôle de Judith avec à la fois une grande excitation et une certaine appréhension. La violence intrinsèque à l'histoire nécessitait une confiance totale en mon partenaire. Quand j'ai su que Takeru Coste allait être mon partenaire, j'étais enchantée parce que je le connais depuis que j'ai 15 ans, nous étions ensemble à l'École de Danse et c'est quelqu'un avec qui je suis vraiment très à l'aise. Nous avons commencé par travailler les aspects techniques du pas de deux, puis avons progressivement exploré les émotions complexes qui animent Judith et Barbe Bleue. Du moins, l’amour de Judith pour Barbe Bleue et pour lui, une forme de l'amour tout à fait détestable. Il y a des moments de grande tendresse mêlés à une violence extrême. Trouver l'équilibre était essentiel pour que la théâtralité de la pièce soit efficace sans compromettre notre sécurité physique. C'est cette ligne de crête qui a été une importante partie de notre travail.
Le processus de répétition s’est construit de manière très fluide, avec une approche méthodique qui nous a permis de construire le rôle pas à pas. J'ai également eu l'opportunité de répéter sur scène avant la première, ce qui m'a bien préparée tout en maintenant une certaine nervosité positive. Cela s’est passé finalement dans un environnement très sain par rapport au sujet de ce ballet…
Le ballet étant très intense, j'avais peur que les répétitions me pèsent un peu, qu'elles n'impactent ma vie quotidienne en dehors de l'opéra, mais étrangement, j'ai eu seulement quelques cauchemars, c'est tout. Il y a presque eu une rébellion face à cette violence. On ressent l'envie de s'en échapper et de savourer la vie. C'est une expérience très enrichissante, presque cathartique, où l'on se vide totalement sur scène, où l'on exprime toutes les émotions, les aspects sombres en nous et dans le monde. Seulement physiquement, on ressort parfois avec quelques bleus et des écorchures dus aux mouvements sur les feuilles et aux rampements. Mais nous sommes habitués à la douleur physique, même si cette fois-ci, c'était un peu plus intense.
Quel est votre rapport à la musique, à la fois dans votre formation, mais aussi dans votre quotidien ?
La musique occupe une place importante dans ma vie quotidienne. En ce moment, c'es surtout des petites comptines avec ma fille, donc ce n'est peut-être pas ce qu'il y a de meilleur musicalement, mais c'est très tendre. En dehors de cela, j’aime écouter du jazz, particulièrement vocal comme Nina Simone, Billie Holiday, et parfois Duke Ellington.
En dehors de la scène, comment vous préparez-vous mentalement et physiquement pour des performances aussi exigeantes ? Avez-vous des rituels ou des routines spécifiques ?
Je suis quelqu'un qui a assez peu de rituels. Je n'aime pas trop en avoir, parce que si je ne peux pas les accomplir, c'est justement déclencheur de stresse. Pour cette pièce, comme je n'ai pas encore fait ma première et que je n'ai eu que deux répétitions en scène, je ne suis pas encore certaine d'avoir établi une routine spécifique avant le spectacle.
Il est certain qu'il ne faut pas trop manger avant. Il faut bien s'hydrater, comme je ne peux plus boire pendant 1h50, une fois le ballet débuté.
Physiquement, il est essentiel de bien s'échauffer, plus particulièrement la nuque, il y a beaucoup de mouvements qui sollicitent cette partie du corps, et ce n'est pas une zone que l'on a l'habitude d'échauffer spécifiquement, surtout pour les ballets classiques. Dans certains ballets contemporains, comme Le Sacre du printemps, c’était important.
Cette pièce exige beaucoup de mouvements violents, avec des lâchers en arrière qui peuvent devenir douloureux. Je pense particulièrement au moment le plus difficile, qui est de simuler ma mort pendant 15 minutes. Il faut réussir à paraître sans vie sans vraiment se blesser. On me traîne au sol, et je dois trouver l'équilibre entre sembler inanimée et éviter les blessures.
En regardant vers l'avenir, quelles sont vos aspirations artistiques, vos projets et vos rêves ?
Mon rêve est de jouer Tatiana dans Onéguine. C'est un rêve qui va encore me tenir en haleine quelque temps.
Sinon, j'aimerais beaucoup rejouer Le Sacre du printemps de Pina Bausch, comme ça fait longtemps. Parmi les rôles qui m'ont le plus marquée et que j'ai le plus envie de refaire, il y a évidemment Roméo et Juliette, dont les musiques sont particulièrement chères à mon cœur. J'aimerais également beaucoup réinterpréter La Dame aux camélias ; c'est un des ballets qui m'a le plus émue. Mais pour les nouveaux rôles, c'est Tatiana dans Onéguine qui me tente le plus.
J'espère jouer dans Appartement de Mats Ek la saison prochaine. Je n'ai pas encore travaillé avec lui. Et puis j'aimerais aussi beaucoup travailler avec Dimitris Papaioannou.
Et pour finir, un petit portrait chinois musical !
Si vous étiez un pas de danse, lequel serait-il ?
Je serais un grand jeté.
Un tempo ?
Allegro.
Un instrument de musique ?
J’aime beaucoup le saxophone, mais je ne pense pas qu’il soit le meilleur pour me représenter. Peut-être la harpe ? Mais c'est peut-être prétentieux.
Un personnage de ballet ?
Juliette ! (Roméo et Juliette)