Dans cet enregistrement légendaire de La Traviata, Renata Scotto et Alfredo Kraus portent l’émotion et la passion à leur plus haut raffinement, révélant toute la beauté bouleversante du chef-d’œuvre de Verdi.

L'essentiel

  • Un chef-d’œuvre impérissable et universel.
  • Une mise en scène contemporaine qui s’accorde aux intentions de Verdi, lui qui souhaitait dénoncer la brutalité d’une société du paraître.
  • Deux superbes distributions menées par la cheffe polonaise Marta Gordolinska qui fait ses débuts à l’Opéra.

L’argument

Violetta, demi-mondaine, et Alfredo Germont vivent une passion dévorante. Hélas, cet amour est impossible, car le jeune homme est d’un excellent milieu. Violetta accepte, à la demande du père d’Alfredo, de renoncer à lui, se sacrifiant ainsi sur l’autel des convenances. 

« Je veux des sujets nouveaux, nobles, grands, variés et audacieux. Audacieux jusqu'à l'outrance, nouveaux dans la forme et se prêtant bien à la composition... [La Traviata] est un sujet de notre temps. Quelqu'un d'autre n'en aurait peut-être pas voulu […], moi, je le fais avec un immense plaisir. »

(Lettre de Verdi à Cesare De Sanctis, janvier 1853). 

L’héritage

Chef-d’œuvre du répertoire, La Traviata brosse le portrait d’une femme livrée aux jugements cruels d’une société dont elle a pourtant servi les plaisirs. Dans ses correspondances, Verdi ne cache rien de ses intentions et prend le risque de tendre à la société italienne un miroir aux reflets accablants. Le sujet revêt pour lui une dimension intime – sa relation avec la chanteuse Giuseppina Strepponi essuie bien des commentaires – qui imprime à l’œuvre la marque d’une empathie totale. Là où Dumas fils présentait dans sa Dame aux camélias la punition d’une courtisane mondaine avec un certain voyeurisme, Verdi aborde avec Violetta l’idée du tragique féminin dont il saisit la portée universelle. À l’hypocrisie et à l’étroitesse d’esprit de la classe bourgeoise patriarcale, le compositeur oppose ainsi les sentiments tendres et profonds d’une héroïne aussi fragile qu’exemplaire par sa force d’âme et son abnégation. Vaincue par les conventions sociales et la maladie, Violetta n’accède pas moins à une forme de salut, auréolée sur le plan spirituel et musical. Un rôle particulièrement exigeant, qui demande une grande aisance théâtrale et vocale pour qualifier toutes les nuances de l’amour, de ses élans irrépressibles et triomphants à ses déchirements. Derrière le rythme génial de ses mélodies et ses airs de fête, Verdi verse avec finesse dans un réalisme psychologique qui fait le sel de sa « Trilogia popolare ». Sur un sujet contemporain et ordinaire, qu’il sert par un usage raffiné des motifs orchestraux et des voix, Verdi compose un opéra bouleversant de sensibilité, plein de son ardeur et de sa douleur, un opéra qui bouscule les mœurs de son temps et qui ne cesse de nous interroger. 

« - Tout Paris est une fête. C'est le Carnaval… 
- Mais dans cette liesse générale, combien de malheureux souffrent ! »

(La Traviata, Acte III, Prélude)

Le parti pris

Puisqu’autre temps, autres mœurs, pas question pour Simon Stone de nous tendre autre chose que les images de notre modernité pernicieuse. Fidèle aux dessins du compositeur pour son héroïne, le metteur en scène fait évoluer le portait de la jeune femme pour actualiser et garantir la pertinence de la critique sociétale. Dans sa production, le commerce de l’image se substitue à celui du corps : influenceuse star des réseaux sociaux, Violetta cristallise les codes d’une époque obsédée par le paraître et d’individus dont la quête de reconnaissance se perd dans les effusions virtuelles ou dans les excès de la fête. Mais dans ce monde ivre de ses propres images, certaines visions n’ont pas droit au reflet. Ainsi de la maladie et de la douleur, renvoyées à l’indifférence générale. Or, cette Traviata-là n'ignore pas ce qui la poursuit – Simon Stone, lui, ne ferme les yeux sur rien – et si elle détourne la tête, sa course grisée n’en revêt pas moins l’allure d’une fuite en avant, pressée par l’urgence de vivre avant le bouleversement des grands sentiments.  

Au cœur de la production

Deux murs-écrans, perpendiculaires et tournants, suffisent presque à Simon Stone pour abriter le drame et rythmer ses enchaînements. Ouvert vers la salle, le dispositif intègre quelques éléments pour délimiter l’espace d’une boîte de nuit, d’un café ou d’un salon, mais permet surtout la diffusion d’un tourbillon d’images et de vidéos, directement puisées à la mémoire du téléphone de Violetta. Des captures d’écran de ses réseaux sociaux, de ses stories et spots publicitaires aux extraits de ses conversations personnelles par SMS, Simon Stone souligne la confusion du personnel et du public engendrée par l’exposition virtuelle et le défaut de cette forme de densité intérieure que finit par épuiser le jeu des projections en surface. Après Verdi, le metteur en scène tend le miroir aux alouettes sur lequel se brisent les âmes encore capables de profondeur. Gardant la trace des échanges et des selfies de Violetta, la mise en scène poursuit l’exploration de la psyché de l’héroïne et ressert encore davantage la focalisation en son point. Depuis la narration distanciée de Dumas, la voix est bien revenue à Violetta, plus que jamais à l’initiative du discours et de la formalisation de son identité.  

OPÉRA EN TROIS ACTES, 1853

Mise en scène

SIMON STONE

Reprise (création : 2019)

Direction Musicale

MARTA GARDOLINSKA

Avec notamment

AIDA GARIFULLINA / PRETTY YENDE

VIOLETTA VALÉRY

XABIER ANDUAGA / RENÉ BARBERA

ALFREDO GERMONT

ROMAN BURDENKO / LUDOVIC TÉZIER

GIORGIO GERMONT

Orchestre et Chœurs de l'Opéra national de Paris

3h05 avec 2 entractes

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