Avec Philip Glass, la musique avance par vagues et installe une atmosphère hypnotique : cette playlist en explore les couleurs, en écho à l’univers de Satyagraha.
L'essentiel
Deuxième opus d’une trilogie de portraits historiques, Satyagraha se concentre sur la figure de Mohandas Karamchand Gandhi et sur la genèse de sa pensée politique en Afrique du Sud, alors que le jeune avocat constate la pauvreté et le racisme dont sont victimes les Noirs et les Indiens dans le pays. Entre 1893 et 1914, le futur Mahatma s’oppose à la ségrégation raciale britannique. Sa résistance se manifeste notamment par la création d'un journal d’opposition (L'Opinion indienne), le refus du Black Act, des périodes de détention. Sept tableaux de sa vie se succèdent au cours de trois actes placés sous la bienveillance muette de trois figures historiques : Léon Tolstoï (inspirateur de Gandhi), Rabindranath Tagore (seule autorité morale en vie selon Gandhi) et Martin Luther King (Gandhi américain selon Glass), qui représentent à elles trois le passé, le présent et le futur du héros.
Hors d’un cadre narratif traditionnel, Satyagraha invite à un voyage spirituel et musical envoûtant, inspiré par la sagesse du Bhagavad-Gita, auquel le livret, rédigé en sanskrit, emprunte sa matière. L’écriture de Philip Glass se déploie sur une suite d’aphorismes tirés de cet écrit fondamental de l’hindouisme, dont Gandhi lui-même fit un commentaire. Ensemble, texte et musique conditionnent l’entrée en méditation, en observant le même principe de répétition, de reformulations et de variations subtiles. Composée après Einstein on the beach, la partition témoigne des évolutions stylistiques de Glass. À mi-chemin entre les expérimentations minimalistes et le lyrisme assumé d’Akhnaten, Satyagraha marque le retour à la forme orchestrale, que le compositeur travaille à la manière d’un orgue, mélangeant les timbres pour conserver la particularité de sa sonorité. Variant les climats – cérémoniels, incantatoires, épurés ou électrisés – Philip Glass mêle au flux de conscience de l’orchestre les couleurs des solistes et la puissance des chœurs, parfois exclusivement masculins ou féminins. C’est dans la richesse de ce matériau, en patience, mais en constante évolution, que Satyagraha fonde sa recherche de « la vérité » transmise par Gandhi, en même temps que les conditions d’une ascèse musicale nouvelle, finalement bouleversante.
L’œuvre de Glass, par son travail spécifique sur le rythme, se prête tout particulièrement à une mise en scène chorégraphiée. Sous le regard tutélaire des inspirateurs, Léon Tolstoï et Rabindranath Tagore, de l’héritier Martin Luther King et du Mahatma lui-même, Bobbi Jene Smith et Or Shraiber traduisent les conflits de valeurs qui opposent le jeune Gandhi à ses contemporains par des métaphores puissantes, mêlant gestes explicites, corps-à-corps et lynchages brutaux. Tantôt épuré, tantôt saturé par la masse des interprètes, le plateau devient le champ d’exploration des dynamiques collectives, de la plasticité des foules et de la capacité de résistance et d’influence des dissidents – la posture morale et philosophique de Gandhi étant indissociable d’une pratique ancrée dans le corps, dans les sacrifices consentis et le rejet de la violence. À d’autres endroits, les chorégraphes épousent l’écriture répétitive du compositeur et ses déplacements successifs dans des scènes contemplatives, la danse accompagnant le mouvement d’approfondissement du sens initié par la musique et le texte.
Uniformes militaires, table d’interrogatoire, imperméables cramoisis, poings fermés, chaises renversées, ronde infinie : stylisée, la mise en scène oscille entre réalisme et évocations poétiques pour appuyer l’universalité et l’actualité du combat de Gandhi qui, pour Bobbi Jene Smith et Or Shraiber, « n’est pas seulement une méditation sur l’histoire, mais un appel à l’action et une leçon puissante qui résonne encore plus aujourd’hui ».
OPÉRA EN TROIS PARTIES, 1980
En langue sanskrite
BOBBI JENE SMITH ET OR SCHRAIBER
Nouveau spectacle
INGO METZMACHER
ANTHONY ROTH COSTANZO
ILANAH LOBEL-TORRES
OLIVIA BOEN
Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris
3h20 avec 2 entractes