Sous la baguette précise de Marek Janowski, Petra Lang et Lance Ryan mènent avec puissance le dernier volet de la Tétralogie de Wagner.
L'essentiel
Après avoir remis à Brünnhilde l’anneau magique en gage de sa fidélité, Siegfried part pour de nouvelles aventures. Arrivé au Palais des Gibichungen, il est victime d’un complot ourdi par Alberich et son fils Hagen. Étourdi par un philtre d’oubli, il tombe amoureux de Gudrune, et aide le frère de cette dernière, Gunther, à conquérir Brünnhilde. Se croyant trahie dans son amour, celle-ci dévoile à Hagen le secret de la vulnérabilité de Siegfried. Hagen réalise sa vengeance et tue Siegfried. Quand Brünnhilde comprend la supercherie, elle passe l’anneau à son doigt, annonce aux dieux la fin de leur règne et s’immole par le feu.
« De quelle nature est ce crépuscule ? De quoi sera-t-il suivi ? […] La société attend que ce qui est à l'horizon s'allume tout à fait ou s'éteigne complètement. »
Les Chants du crépuscule, Victor Hugo, 1835
Ébauché dès 1848, le livret du Crépuscule des dieux est écrit et revu jusqu’en 1856. La musique, dont la modernité inspirera des musiciens comme Richard Strauss et Alban Berg, est composée entre 1869 et 1874. Il aura fallu près de trente ans à Wagner pour offrir au drame de sa vie une résolution, pour arriver à la mort de Siegfried qui avait fait germer l’idée de la Tétralogie ; une révolution enfin consommée. Mais de quelle lumière baigner ce crépuscule ou cette aube nouvelle ? Le compositeur s’interroge longtemps, suivant sa découverte des écrits de Feuerbach et Schopenhauer. L’influence de ce philosophe explique certainement la tonalité amère, anti-héroïque de ce dernier volet, de l’essoufflement des divinités, Nornes ou Walkyries – Wotan n’étant déjà plus qu’une ombre planant sur l’ensemble – à la noirceur des complots humains et de la magie qui contraint Siegfried au plus fatal des oublis. Fidèle à la « volonté poétique » du compositeur, l’orchestre, lui, n’omet rien. Il soutient les récits que les personnages font de leur propre passé mais revendique plus que jamais son rôle de narrateur, dans le terrible monologue de Hagen, dans la Marche funèbre de Siegfried ou encore dans l’embrasement final. Tout en renonçant à l’apothéose d’abord envisagée, Wagner n’en livre ainsi pas moins une fin sublime, portée par Brünnhilde et le souffle d’un orchestre chargé de tous les pouvoirs de la Nature et des éléments. Et alors que ciel et terre se rejoignent par l’entremise de l’eau et du feu, que la symphonie dans toute sa rutilance prépare le retour au silence primordial, Wagner fait résonner une dernière fois le motif de la rédemption par l’amour.
« La musique s’envole, le monde s’effondre ; l’harmonie s’élève, la mémoire disparaît ; la beauté demeure. »
Calixto Bieito
Calixto Bieito souligne le pessimisme de l’opus en baignant le royaume des Gibichungen d’une atmosphère de fin de règne. Les hommes semblent les égaux des dieux de L’Or du Rhin dans la décomposition des attitudes et des serments moraux. Même Siegfried, dévoyé, n’échappe pas au grotesque. Tout se dérègle et tout convulse, le monde semblant plonger dans le décalage et l’anachronisme permanent, entre le banquet des filles du Rhin habillées à la mode des années 50, la combinaison postapocalyptique de Waltraute et les jupons gothiques des Nornes. Dans ce récit discontinu dans lequel passé et avenir s’entremêlent, Hagen tient seul une position que rien ne bouleverse. Il surplombe le drame avec l’autorité et le mystère d’un monolithe, imperturbable, actionnant des ficelles invisibles avec plus d’effets que les Nornes et leur encombrante machine, héritière d’un ordre dépassé. Calixto Bieito met en pleine lumière la puissance et les détours obscurs de la volonté, celle de Hagen, celle de Brünnhilde, de l’anneau, et celle de la musique, qui seule suffit à embraser l’espace, à abolir et à créer des mondes.
TROISIÈME JOURNÉE EN TROIS ACTES DE L’ANNEAU DU NIBELUNG, 1876
En langue allemande
CALIXTO BIEITO
Nouveau spectacle
PABLO HERAS-CASADO
ANDREAS SCHAGER
SIEGFRIED
JOHANNES MARTIN KRÄNZLE
GUNTHER
MIKA KARES
HAGEN
BRIAN MULLIGAN
ALBERICH
TAMARA WILSON
BRÜNNHILDE
SINEAD CAMPBELL WALLACE
GUTRUNE
EVE-MAUD HUBEAUX
WALTRAUTE
Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris
5h50 avec 2 entractes.
*Pour les dates précises de distribution, se référer au site internet de l’Opéra national de Paris.