Siegfried à Bayreuth, dirigé par Daniel Barenboim, révèle toute la grandeur et l’intensité du drame wagnérien dans un flux orchestral à couper le souffle.
L'essentiel
Des années ont passé depuis la fin de La Walkyrie et le sortilège de Wotan qui déchoit Brünnhilde de sa divinité. Siegfried, né de Sieglinde, a été élevé par Mime, frère d’Alberich et forgeron de son état. Le jeune homme ignore aussi bien la peur que la soif de l’Or. Il parvient à reforger la lame de l’épée de son père Siegmund, Notung, brisée par Wotan avant de partir affronter le géant Fafner, transformé en dragon, qu’il vainc par son ingénuité. Averti par un oiseau du danger que représente Mime, il le tue, abandonnant l’Or et ne récupérant que l’anneau et le heaume. L’oiseau l’incite à partir en quête d’une femme prisonnière des flammes. Wotan tente de s’interposer, mais Notung est plus forte que la lance et les lois. Siegfried traverse les flammes du rocher de Brünnhilde et la réveille de son long sommeil.
C’est d’abord de Siegfried que rêve Wagner avant de projeter le grand projet d’une Tétralogie. Il faut attendre 1856, après la composition de L’Or du Rhin et de La Walkyrie pour que le compositeur en vienne au premier objet de sa curiosité, et encore deux opéras, Tristan und Isolde et Die Meistersinger von Nürnberg, pour qu’il achève le premier chapitre consacré à son héros. Siegfried est un opéra d’apprentissage, le lieu d’une transformation, tant pour le personnage que pour son créateur. Après les duos des deux premiers actes, leurs jeux de questions-réponses et les impatiences impitoyables, parfois comiques, du jeune homme, le troisième acte recèle une puissance et un lyrisme nouveaux, perceptibles dès le prélude. Le destin de Siegfried prend corps en même temps que s’affirme résolument l’écriture orchestrale de Wagner : la même énergie désirante les habite, la même ardeur autoréalisatrice qui pousse le drame vers sa résolution, l’éveil et le duo avec Brünnhilde, auquel Wagner réserve des phrases singulières, d’une volupté suprême, quoique tissées à même le souvenir des amours de Siegmund et Sieglinde, mais finalement plus libres et plus joyeuses. Siegfried est un héros qui chemine, qui progresse du mystère à la révélation que constitue cette dernière rencontre où le mouvement crescendo de la musique trouve son apothéose et rejoint les aigus éclatants de la walkyrie, en qui Siegfried découvre l’origine en même temps que la fin, le désir en même temps que le respect, et par laquelle il s’éprouve enfin tout entier lui-même, dans l’envers de sa force. Sans Brünnhilde, sans l’expérience de cette altérité qui lui permet finalement de se connaître lui-même, l’homme nouveau ne se serait peut-être pas hissé hors de la caverne, voué au désordre d’une cécité intérieure.
Suivant le retour dans Siegfried des personnages de L’Or du Rhin et les références aux événements antérieurs dans le livret, Calixto Bieito peuple sa forêt de fantômes sans visages, étrangers à eux-mêmes et d’abord comme étrangers à l’action et aux personnages en présence. La mise en scène en fait pourtant de lancinants rappels aux absents, aux parents disparus, aux blancs dans le récit de Mime, aux silences contre lesquels se révolte Siegfried, aux rancunes et aux projets mortifères d’Alberich. Le passé et le présent s’enchevêtrent jusqu’à la redécouverte de Brünnhilde, glacée plutôt que cernée par les flammes, dans un monde finalement plongé dans le coma après le grand bruit et le déluge informationnel de La Walkyrie, un monde que seules ébranlent la voix et la présence de Siegfried, comme si tout attendait d’être réordonné par l’effet de sa volonté.
Des arbres, cimes vers le bas, une verticalité renversée : la forêt de Siegfried a été reprogrammée, signe d’une profonde altération de la nature mais aussi d’un renversement des valeurs morales. Siegfried s’aventure dans l’obscurité de ce paysage accidenté, libre de tout contrat et de tout préjugé, mais aussi en quête de repères. Charge à lui de se frayer un chemin et de reconfigurer l’espace à sa mesure.
DEUXIEME JOURNÉE EN TROIS ACTES DU FESTIVAL SCÉNIQUE L’ANNEAU DU NIBELUNG, 1876
En langue allemande
CALIXTO BIEITO
Nouveau spectacle
PABLO HERAS-CASADO
ANDREAS SCHAGER
SIEGFRIED
GERHARD SIEGEL
MIME
IAIN PATERSON
LE VOYAGEUR
BRIAN MULLIGAN
ALBERICH
TAMARA WILSON
BRÜNNHILDE
Orchestre de l'Opéra national de Paris
5h10 avec 2 entractes