Redécouvrez Chopin à travers les pages choisies pour La Dame aux camélias de Neumeier, un parcours musical où la virtuosité se mêle à la plus tendre mélancolie.
L'essentiel
La Dame aux camélias raconte la vie de Marguerite Gautier, courtisane se sacrifiant par amour à la demande du père de son amant le jeune Armand Duval, pour préserver l’honneur et l’avenir de la famille. Malade, elle mourra seule, laissant Armand découvrir bien trop tard les raisons de leur rupture.
Manon chez l’Abbé Prévost, Marion de Lorme chez Victor Hugo, ou Esther chez Balzac : les avatars de La Dame aux camélias ne manquent pas dans l’histoire littéraire et dramatique. Entre splendeurs et misères, vice et vertu, le personnage de la courtisane offre aux auteurs un matériau psychologique d’une grande richesse. À la croisée du romantisme et du réalisme, on la retrouve épinglée dans leur manuscrit comme un objet de curiosité d’après lequel juger des contradictions de la société bourgeoise, où la luxure le dispute à l’amour, l’ordre social à la liberté, le devoir au plaisir, le luxe à l’indigence… « En aucune façon plus mauvaises que d’autres filles d’Eve », reconnaîtront certains, ces héroïnes permettent en creux de distinguer les conditions de la « décadence » de celles « d’un destin favorable », souvent facilité par « l’aisance et la protection du clan familial » (Heinrich Heine).
Dans La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils, pourtant, l’édification de la courtisane suppose bien le rachat d’une faute originelle, intériorisée par Marguerite elle-même. Et la rédemption commencée par l’amour ne s’achève que dans la souffrance, à l’égard de laquelle narrateur et auteur semblent parfois complaisants… Roman à succès, La Dame aux camélias fera l’objet d’une adaptation théâtrale en 1851, d’abord censurée, puis donnée triomphalement au Théâtre du Vaudeville en présence de Verdi, chez qui Marguerite, comme Manon avant elle, se métamorphosera en Violetta. Détournant encore le regard pour quelques décennies, la danse, elle, attendra la seconde moitié du XXe siècle pour se confronter au personnage de Marguerite et à ses propres fantômes de ballerines en proie à la précarité et aux assiduités des abonnés.
Partant de la vente aux enchères qui inaugure le roman, John Neumeier reproduit sa marche à rebours, variant les points de vue sur l’histoire, confrontant les événements du passé et les fantasmes d'alors aux regrets du présent, accusant encore la solitude des personnages en faisant du plateau un espace faussement partagé. Le ballet progresse avec une fluidité cinématographique des fêtes mondaines, où Marguerite exerce son métier, aux scènes d’intimité et aux pas de deux sublimes. Partout, le chorégraphe déploie un langage d’une grande expressivité, chargeant chaque geste d’une intention, chaque attitude d’arrière-plans multiples. Portés périlleux, élans énergiques, supplications déchirantes, étreintes fiévreuses : le ballet caractérise chacune des stations de la passion, entre jalousie, tendresse, désespoir et trahison…
« C’est une bien simple histoire, ajouta-t-il alors, et que je vous raconterai en suivant l’ordre des événements. Si vous en faites quelque chose plus tard, libre à vous de la conter autrement. Voici ce qu’il me raconta, et c’est à peine si j’ai changé quelques mots à ce touchant récit. »
La Dame aux camélias, Alexandre Dumas fils, 1852
La référence à Manon Lescaut est un élément central de la composition de La Dame aux camélias. Le roman de l’abbé Prévost constitue le point de rencontre entre le réel et la fiction – la relation d’Alexandre Dumas à la courtisane Marie Duplessis, qui en possédait elle-même un exemplaire, qui inspire la genèse de l’œuvre –, entre le modèle littéraire et sa réécriture, entre le récit cadre et le récit enchâssé – l’acquisition du livre par le premier narrateur motivant la rencontre avec Armand et le récit de ses amours. La Dame aux camélias raconte ainsi plus d’une histoire, et comme un miroir brisé dédouble son image, le ballet de John Neumeier met aussi en regard le destin des deux héroïnes. À travers des mises en abyme successives, Manon et Des Grieux hantent les réceptions mondaines comme les moments d’intimité de leurs pas de deux poudrés, favorisant la confusion entre l’action et les projections de Marguerite à l’occasion de rapprochements souvent bouleversants, comme lorsque dans une sorte de rêve, ce n’est plus auprès d’Armand que Marguerite se console, mais auprès de Manon, qui lui fait une place dans les bras de son amant. Comme chaque histoire porte en elle celle qui la précède, Manon contient Marguerite et Marguerite contient Manon. Qui alors, de l’art ou de la vie inspire à l’autre sa forme et son sens ? Comme le roman avant lui, John Neumeier offre ainsi à sa Dame, aussi bien l’œuvre que le personnage, un degré de conscience inouï, encore approfondi par la musique de Chopin ; une musique à deux visages, elle aussi, aussi gracieuse que fébrile.
BALLET EN UN PROLOGUE ET TROIS ACTES
SIMON SJOHN NEUMEIER
Reprise (création : 1978)
FRÉDERIC CHOPIN
MARKUS LEHTINEN
LES ÉTOILES
LES PREMIÈRES DANSEUSES
LES PREMIERS DANSEURS
LE CORPS DE BALLET DE L'OPÉRA
Orchestre de l’Opéra national de Paris
2h50 avec 2 entractes