Laissez-vous toucher par la noblesse de l’opéra de Tchaïkovski, et succombez à la grâce de Galina Vishnevskaya, Tatiana aussi lumineuse que poignante.
L'essentiel
"Elle aura passé dans sa vie, auprès de lui, sans qu’il la connaisse et l’apprécie."
Dostoïevski, Discours sur Pouchkine, 1880
L’intrigue se déroule en 1820. Tatiana, jeune fille romantique, vit dans un domaine retiré avec sa mère Mme Larina et sa sœur Olga. Par le biais d’un jeune poète, Lenski, amoureux d’Olga, elle rencontre Eugène Onéguine, être froid et cynique dont elle tombe éperdument amoureuse et auquel elle se déclare dans une lettre passionnée. Celui-ci la repousse, prétextant qu’il n’est pas fait pour une vie rangée, et pour le bonheur. À l’occasion d’un bal, donné en l’honneur de Tatiana, Eugène Onéguine danse avec Olga. Lenski en prend ombrage, la dispute s’envenime et l’offensé provoque son ami en duel. Au petit matin, Lenski meurt et Onéguine, coupable, s’enfuit. Quelques années plus tard, Tatiana, devenue princesse Grémine, retrouve Eugène Onéguine lors d’un bal. Il est saisi d’un amour profond pour elle, mais le temps a passé et Tatiana ne peut plus être à lui.
"J’ai besoin de personnages, pas de marionnettes. Je m’attaquerais volontiers à n’importe quel sujet lyrique, même sans rebondissements d’aucune sorte, pourvu que j’y trouve des êtres humains qui me ressemblent, éprouvant des émotions que j’ai moi-même éprouvées, que je comprends."
Lettre de Tchaïkovski à Sergueï Taneïev, 1878
Une suite de « scènes lyriques », presque de conversations intérieures : Tchaïkovski n’aspire pas à autre chose lorsqu’il entreprend de mettre en musique le roman de Pouchkine. Destiné au Petit Théâtre du Collège Impérial de Musique, précisément en raison de la modestie de ses moyens et de la jeunesse de ses interprètes, Eugène Onéguine est composé en réaction aux ambitions du grand opéra, aux trompettes d’Aida et à la recherche de grands effets. « Qu’est-ce qu’on appelle effets d’ailleurs ? » questionne Tchaïkovski. Que son ouvrage ne convienne pas à la scène ou qu’il ennuie faute de péripéties ? Peu importe : le compositeur – dont on sait les difficultés amoureuses – écrit peut-être d’abord pour lui, comme Tatiana dans sa lettre se confie et se découvre peut-être d’abord à elle-même, dans un dialogue avec l’orchestre qui prend le relais de sa pensée. C’est à une quête de vérité que sont subordonnés livret et partition, tout entiers au service de l’expression des sentiments des personnages et de l’écriture de leurs destins malheureux, dont les airs de Tatiana, de Lenski et du Prince Grémine constituent les grands jalons – Onéguine demeurant étranger à ce mouvement introspectif qui est en même temps un mouvement d’élucidation pour le spectateur. Repassant sur les caractères de Pouchkine, prolongeant leur tracé, débordant leurs contours d’encre nouvelle, Tchaïkovski signe l’un des sommets du romantisme slave : jusqu’au-boutiste et pourtant d’une beauté contenue, nostalgique et passionné. Justesse des situations, enchantement des mélodies, chatoiement de l’orchestre, motifs obsédants, influences mêlées de musique française et russe, tout concourt à faire de cet ouvrage l’un des plus bouleversants du répertoire.
La mise en scène de Ralph Fiennes respecte l’ancrage temporel du livret et offre un écrin raffiné à l’alternance des scènes intimes et des scènes d’ensemble où les tensions entre les personnages et la dimension intérieure du drame restent parfaitement lisibles. Épurée, la scénographie permet une distribution efficace de l’action dans la profondeur de champ de la scène, permettant la circulation des groupes au premier, second et arrière-plan, occasionnant des rapprochements ou creusant la distance entre les personnages selon les enjeux de la situation, selon que l’un s’absorbe dans une stase qui rejette la foule en arrière, ou que l’autre s’abîme dans ses pensées et se mette en retrait. L’introspection de Tatiana lors de la scène de la lettre redistribue les frontières de l’espace, le mouvement des panneaux qui forment les murs de la chambre manifestant le passage à la focalisation interne, au domaine infini et au prisme déformant du sentiment, quand l’illusion, le rêve, l’espoir, ou plus tard les fantômes du passé, font basculer le réel.
Les amours d’Eugène Onéguine ne connaissent pas de printemps. La scénographie de Michael Levine ouvre le spectacle dans une forêt baignée d’une douce lumière automnale, mais déjà tapissée de feuilles mortes, avant de se couvrir d’une neige hivernale qui soufflera encore son haleine glaciale, son atmosphère funèbre et fantastique sur le salon impérial de l’acte III (où la participation à la fête d’hommes-ours n’est pas sans rappeler le cauchemar de la Tatiana de Pouchkine). Les costumes d’Annemarie Woods, particulièrement riches et élaborés, la direction des Chœurs et les chorégraphies de Sophie Laplane achèvent de conférer à la production son élégance picturale, délicate et évocatrice.
SCENES LYRIQUES EN TROIS ACTES ET SEPT TABLEAUX, 1879
En langue russe
RALPH FIENES
Nouveau spectacle
SEMYON BYCHKOV / CASE SCAGLIONE
BORIS PINKHASOVICH
EUGENE ONÉGUINE
RUZAN MANTASHYAN
TATIANA
BODGAN VOLKOV
LENSKY
MARVIC MONREAL
OLGA
Orchestre et Chœurs de l'Opéra national de Paris
3h15 avec 2 entractes