De l’Élégie à Cendrillon, en passant par Thaïs et Esclarmonde, c’est avec ces oeuvres de Massenet que Kenneth MacMillan a tissé la partition de L’Histoire de Manon, pour suivre son héroïne de la tendresse à la chute.
L'essentiel
« Ce qu’il y a de fort dans Manon Lescaut, c’est le souffle sentimental, la naïveté de la passion qui rend les deux héros si vrais, si sympathiques, si honorables, quoiqu’ils soient fripons. »
(Gustave Flaubert, Correspondance, lettre à Louise Colet du 16 septembre 1853.)
Sur le chemin du couvent, Manon rencontre Des Grieux. Tombés éperdument amoureux, ils prennent la fuite vers Paris. La jeune fille est tiraillée entre son attirance pour le monde frivole et les jouissances libertines, et son amour ardent pour le chevalier. Initiée au luxe et à la débauche par un puissant homme mûr (désigné par ses initiales G.M.), Manon, encore encouragée par son frère Lescaut, glisse dans un monde de jeux et de duperies, entraînant avec elle Des Grieux. Accusée de prostitution par vengeance, elle est déportée en Louisiane, où Des Grieux la suit. De nouveau l’objet d’une convoitise brutale qui l’oblige à fuir dans le désert, Manon, exténuée, trouve la mort dans les bras de son chevalier resté fidèle.
« Manon Lescaut nous renseigne sur les mœurs, les coutumes, la morale et les manières d’aimer de cette époque charmante et libertine. C’est le roman naturaliste du temps. »
(Guy de Maupassant, chronique “En lisant”, Le Gaulois, 1881.)
Condamné à être brûlé à sa parution en 1731, l’Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut s’attire encore, au XIXe siècle, l’hostilité du conservateur Barbey d’Aurevilly, farouche opposant en son temps à Flaubert et à sa Madame Bovary. Emma est l’une de ces femmes suivant trop « tranquillement leurs instincts », que le critique place tout naturellement dans la lignée de Manon. Mais c’est aussi et surtout suivant l’instinct de ceux qui s’en emparent que l’héroïne de l’abbé Prévost ne cesse d’aller son chemin, traversant les siècles sous des masques divers, plus ou moins moralisateurs, de la courtisane romantique de La Dame aux camélias jusqu’au naturalisme brutal de Nana.
Au théâtre et à l’opéra, Manon change encore de visage, l’incarnation et l’autonomisation de son discours ne résolvant pas pour autant l’énigme de son caractère et de ses contradictions. Pécheresse touchante chez Massenet, inconstante et frivole, elle verse dans l’absolu pulsionnel chez Puccini, proche du courant vériste : « Massenet sent le sujet en Français, avec de la poudre et des menuets. Moi, je le sentirai en Italien, avec une passion désespérée », résume le compositeur dans une formule rapportée par son librettiste. À la fin intime et expiatoire du premier, le second substitue un cri de révolte face à la cruauté du sort : « No, non voglio morir ! » / « Non, je ne veux pas mourir ! » Car si le modèle originel fait état de l’amoralité et de la corruptibilité des personnages, il ne cache rien non plus des travers de la société dont ils jouent le jeu et qui fera leur ruine, leur reprochant moins leur libertinage amoureux que leurs manœuvres pécuniaires.
Tour à tour lyrique et passionnée, réaliste et brutale, la lecture de Kenneth MacMillan met en perspective le destin et les « audaces » de Manon avec la violence patriarcale de la société dans laquelle elle évolue. Le chorégraphe accentue la responsabilité dramatique de Lescaut pour en faire – en plus d’un contrepoint comique – le grand instigateur de la débauche de sa sœur. Manon n’a pas encore choisi son destin qu’elle est déjà mise aux enchères. L’écriture des pas de deux et des scènes d’ensemble est ici déterminante, opposant les élans limpides et exaltés de Manon et Des Grieux aux manipulations dont Manon se retrouve très concrètement l’objet dans ses rencontres avec son frère et Monsieur G.M., et plus tard dans la scène de l’hôtel particulier. Mais malgré l’appareil symbolique, la vérité de l’héroïne demeure insaisissable, livrée à la sensibilité et à la virtuosité technique des interprètes et aux nuances de la musique de Massenet. MacMillan maintient la tension théâtrale jusque dans un dernier pas de deux déchirant, où reparaissent des visages du passé, souvenirs chéris ou suggestions brûlantes du repentir.
Nicholas Georgiadis, qui a réalisé les décors et les costumes, a étudié la période de la Régence en profondeur, s’inspirant de peintures et de gravures. La scénographie reflète la frontière incertaine entre l’opulence et la déchéance où balance la destinée de Manon. Comme dans le roman, le ballet s’ouvre sur la vision annonciatrice du chariot des prostituées déportées : l’histoire de Manon n’étant finalement qu’une répétition, le produit d’une de ces réécritures fatales auxquelles contraignent l’injustice et la violence érigées en système.
BALLET EN TROIS ACTES
KENNETH MACMILLAN
Reprise (création : 1974)
JULES MASSENET
MARTIN YATES
LES ÉTOILES
LES PREMIÈRES DANSEUSES
LES PREMIERS DANSEURS
LE CORPS DE BALLET DE L’OPÉRA
Orchestre de l’Opéra national de Paris
2h45 avec 2 entractes
* Pour les dates précises de distribution et programmation, se référer au site internet de l’Opéra national de Paris.